Le soroche frappe fort. Surtout Damien qui est cloué au lit dès notre arrivée à San Pedro de Atacama au Chili, un marteau piqueur dans la tête. Il faut dire que le bus qui nous a mené ici depuis Salta en Argentine, a emprunté la très belle route 52 grimpant les hauts plateaux andins jusqu’à plus de 4900 mètres, soit plus haut que le sommet du Mont Blanc.

Du coup, Gisèle attend patiemment à l’auberge que la moindre altitude (on est redescendu à 2410m) et le paracétamol fasse leur petit effet sur les méninges de Damien. Mais il ne faudrait pas que ces effets tardent trop à se faire sentir sous peine de rater notre rendez-vous avec les étoiles pris pour le soir même !
Le faible peuplement de la région combiné à la haute altitude et un bas taux d’humidité assurent en effet ici les meilleures conditions au monde pour observer la voûte céleste. Du coup les passionnés d’astronomie foisonnent. L’astronome français Alain Maury vit même dans le coin et organise diverses conférences et sorties sur le thème de l’espace.
Le ciel est déjà bien noir lorsque Damien est à nouveau en état de fonctionner. L’observation que l’on a réservée est censée commencer dans 15 minutes alors on se prépare vite et on court à l’agence.
L’expérience commence avec un petit cours d’astronomie, plus poussé que celui reçu en Nouvelle-Zélande, puis on picore fromage, crackers et salami arrosés d’un verre de vin, d’une tasse de thé ou d’un chocolat chaud, avant de tourner les yeux au ciel.
A l’œil nu, on s’amuse à reconnaître les constellations simples de la vierge ou de la balance, et celle un peu plus alambiqué du scorpion. La voie lactée ceinture le ciel de son éclat et le guide attire notre attention non pas sur ses scintillantes étoiles, mais sur les zones d’ombres dans lesquelles les Incas voyaient un oiseau, un crapaud et même un lama. Puis on défile derrière les télescopes, émerveillés de découvrir au centre de l’œillère la nébuleuse de la Tarantule, Jupiter et ses lunes, ou encore les anneaux de Saturne.

Suite à notre veillée nocturne, nous consacrons notre première journée à la découverte de la petite ville et surtout à l’organisation de notre séjour ici. Entre vallées désertiques, lagunes, volcans et geysers, il faut dire que le coin regorge de merveilles.
On essaime donc les agences à la recherche du bon deal, on négocie là un vélo, ici une voiture et là-bas un tour organisé. On prend connaissance des différentes activités et des prix et on fait jouer la concurrence afin de concocter notre programme.

On en est là, voire las, de nos réflexions, les yeux dans le vague, attendant que nos téléphones se connectent au réseau wifi mis à disposition gratuitement sur la place centrale, quand on se dit qu’on est quand même bien bêtes de ne pas avoir pris les coordonnées de Mickaël et Camille, rencontrés quelques jours plus tôt à Salta, et qui nous avaient dit avoir réservé une voiture ici.

Pause. “Deux nouveaux joueurs ont rejoint la partie”.
Est-ce le hasard des choses ou le hasard faisant bien les choses mais voici qu’apparaît à l’angle de la place le couple évoqué !
Sourires, plaisir des retrouvailles, on papote, on échange les numéros et sur le chemin de leur location de voiture, rendez-vous est pris de se retrouver dans deux jours pour visiter ensemble les lagunes de l’altiplano.

Le programme se dessine plus concrètement et nous filons récupérer deux vélos pour nous rendre dans la vallée de la Lune voisine dès le lendemain. L’endroit est un lieu désertique emblématique de la région. Son aridité extrême et ses paysages déchiquetés, façonnés par des siècles de vent, évoquent des panoramas lunaires, d’où son nom. Depuis quelques années, la visite du parc par les touristes indépendants n’est plus que permise en matinée, les belles couleurs de fin d’après-midi étant réservées aux tours opérateurs.
Afin d’en tirer le maximum, on enfourche nos vélos dès 6h du matin, le but est bien sûr de pouvoir assister au lever du soleil depuis le parc. Sur la route, on a l’impression d’être sur Tatooine avec ses deux soleils levant l’un face à nous, l’autre dans notre dos.

On entre dans la vallée un peu illégalement, en contournant la barrière d’accès encore baissée car le parc n’ouvre en fait pas avant une heure ou deux (il est à peine 7h).
Seuls au milieu des canyons, des dunes et des anciennes mines de sel, il n’y a pas un bruissement sur le sable. Quelle étrange sensation que de tendre l’oreille au silence dans la contemplation de ces paysages hors du commun !




On croise nos premiers humains dans le courant de la matinée alors que l’on écoute, fascinés, le craquement des colonnes de sel dans une mine abandonnée. Autrefois utilisés pour produire un sel de table d’une excellente qualité, les cristaux se dilatent ici sous l’effet de la chaleur faisant un bruit d’un autre monde.

Au bout du parc, un garde sympathique nous partage son savoir sur le désert d’Atacama, le plus aride au monde. Certaines parties du désert n’ont, parait-il, pas vu une goutte d’eau depuis des décennies ! Dans la vallée de la Lune, il pleut à peu près 4 jours par an. Des pluies torrentielles qui s’abattent sur le parc, inondent le sol trop sec et condamnent l’accès aux touristes. Une fois l’eau évaporée, les cristaux de sel remontent et recouvrent le sol d’une éblouissante pellicule blanche.


Afin de ne pas finir tout desséchés nous aussi, nous quittons le parc avant que la chaleur du soleil au zénith ne devienne écrasante. Cette chaleur se prête d’ailleurs tout à fait à une après-midi paresseuse à l’auberge.
Le lendemain, Mickaël et Camille nous récupèrent à notre auberge pour visiter les lagunes des hauts plateaux. On commence par la Laguna Chaxa, lieu de nidification de trois espèces de flamants roses : le flamant de James, le flamant du Chili et le flamant andin. On adore les voir se dandiner plus ou moins ridiculement, le bec planté dans le fond de la lagune à la recherche des petites crevettes qui leur donnent ce si beau teint.

La route continue le long d’imposants volcans jusqu’aux lagunes Miscanti et Miñiques, à plus de 4000m d’altitude. La terre mauve ponctuée de touffes jaunes se couvre alors d’un bleu profond surréaliste. Les appareils photos sont dégainés. Mickaël semble bien maitriser la prise de vue et il nous apprend qu’ils travaillent en fait tous deux dans le milieu du cinéma, lui en tant que caméraman et elle spécialiste des effets spéciaux… ceci explique cela !

Tandis que nous pique-niquons au bord de la lagune de Miñiques, un renard andin vient nous renifler. Certainement un copain de la vigogne qui nous observe depuis son promontoire.

On finit l’après-midi à la lagune des Piedras Rojas. Si l’accès au plus beau point de vue sur la lagune est désormais fermé à cause de dégradations causées par quelques touristes idiots, le belvédère qui la surplombe reste époustouflant. Sur la palette minérale et végétale du paysage se mêlent rouge terre de Sienne, jaune moutarde, bleu turquoise et blanc argenté.


La route du retour nous permet d’observer quelques vigognes peu farouches en compagnie de nandous, une espèce d’oiseau voisine de l’autruche.



On a tellement bien accroché avec Mickaël et Camille qu’on part tous les quatre refaire un tour des agences pour négocier la prochaine étape de notre voyage : la traversée du Salar d’Uyuni, au Sud de la Bolivie voisine. Le nombre faisant la force, on obtient un bon prix avec la compagnie Cruz Andina qui nous a semblée d’emblée la plus sérieuse. Le départ est fixé au surlendemain.
La dernière journée à San Pedro se déroule doucement entre flânerie à l’auberge et promenade sans but dans les rues sablées de la ville. On se fait plaisir en soirée avec un poulet rôti accompagné de frites, d’une bouteille de Carmenere chilien et d’une glace à la feuille de coca… il faut bien dépenser ses derniers pesos chiliens !
