Des chutes d’Iguazu, on pensait initialement rejoindre le nord-ouest de l’Argentine sur deux ou trois jours de bus en traversant le Paraguay. L’opportunité de voyager plus lentement, de découvrir les ruines des missions jésuites qui foisonnent dans le coin ainsi que de (rapidement) visiter un pays de plus. Mais c’était sans compter la réception de nouvelles de Nolwenn et Julien, rencontrés dans les fjords de Patagonie chilienne, nous faisant savoir qu’ils se trouvaient sur Salta pour quelques jours encore. Une fois encore, nous changeons nos plans à la dernière minute, privilégiant quelque jour entre amis à une longue traversée solo. La ligne aérienne directe Iguazu – Salta et les vols bon marché qui la parcourent facilitent aussi grandement la prise de décision.

Arrivés dans la ville en début d’après-midi, on s’installe à l’hôtel Namaste, dont le nom et le confort sommaire nous rappelle le Népal. La chambre est sombre et les douches communes un peu vieillottes mais la cuisine est en accès libre, un petit patio à l’arrière permet de prendre le déjeuner à l’air libre et le tout n’est vraiment pas cher. La chute du peso argentin a beau être un sacré coup de pouce, l’Argentine reste un pays développé et le budget est donc serré.


On retrouve Julien et Nolwenn en soirée pour un dîner couleur locale au Doña Salta. On célèbre nos retrouvailles autour de traditionnels humitas, locro et autres empañadas, accompagnés d’un bon petit vin du coin. La vie est belle.

La journée du lendemain est consacrée à la visite de cette ville fondée par les Espagnols au XVIe siècle en tant qu’escale entre Lima, sur la côte Pacifique, et Buenos Aires, sur la côte Atlantique. Salta abrite aujourd’hui plus de cinq cent mille habitants et a su préserver son patrimoine architectural colonial. Les églises s’habillent ici de couleurs, de Nuestra Señora de la Candelaria de Viña à la magnifique façade bleue et aux coupoles couvertes de mosaïques à la cathédrale de Salta étalant son audacieux rose sur la place centrale, en passant par l’église San Francisco dont les encadrés jaunes rehaussent la façade rouge.

Avant les Espagnols, un autre empire avait déjà étendu son bras jusqu’ici : les Incas. Parmi les traces qu’ils ont laissés, les plus marquantes se trouvent au Museo de Arqueologia de Alta Montaña . C’est là que sont conservés los niños del Llullailaco, découverts sur le volcan du même nom. Trois exceptionnelles momies d’enfants incas (la Doncella, quinze ans, La Niña del Rayo, six ans et El Niño, six ans et demi), exhumées à plus de 6000 mètres d’altitude et préservées par le froid extrême depuis leur sacrifice, il y a plus de 500 ans. Époustouflante conservation, tout est là comme si ces enfants étaient morts hier : la peau, les muscles, les ongles, les dents, les cheveux, les traits fins et l’innocence du visage. Il est difficile de décrire l’étrange sensation, à la fois fascinante et perturbante, qui nous traverse face à ces enfants recroquevillés dans leurs habits cérémoniels et endormis pour l’éternité.

Le déjeuner du midi nous permet de nous remettre de nos émotions avec douze empañadas salteñas et deux grands verres du « vino de la casa » servis dans une petite cantine locale.

Pour éviter l’effet ‘siesta’ induit par les copas de vino, on avale aussi un café noir bien serré avant de se lancer dans une petite marche digestive. Et c’est à la force des mollets qu’on se hisse au sommet du Cerro Bernardo d’où l’on domine la ville.

Au téléphérique, on privilégie une marche sportive pour redescendre, ce qui nous donne la bonne excuse de pouvoir nous installer à la terrasse d’un café sur la place centrale en fin d’après-midi et observer les gens et la vie qui va. Il y a ceux qui rentrent chez eux, ceux qui partagent un banc l’espace d’un instant, les cireurs de chaussures, les vendeurs de chaussettes et ce couple en habits traditionnels qui danse la zamba, une danse folklorique dont les partenaires se tournent élégamment autour en agitant un mouchoir.

Julien et Nolwenn passent nous récupérer à 8h du matin le lendemain pour quatre jours dans le Sud de Salta. On loue une voiture à quatre pour l’occasion, ce qui nous offre plus de liberté et de flexibilité.

Après plusieurs kilomètres, on marque une première pause-café au mignon village de Chicoana. Au coin de la place principale, la pâtisserie Delicias del Pueblo nous fait de l’œil et au moment de la commande des cafés, il difficile de résister aux viennoiseries, gâteaux et alfajores tellement appétissants qui peuplent la vitrine. Puis les heures avancent, les feuillus font place aux cactus, l’asphalte aux routes de terre et on prend doucement mais surement de l’altitude.

Le parc de Los Cardones est l’occasion de mettre un pied à terre pour observer de plus près les immenses cactus qui se dressent dans le paysage avant de faire escale pour le déjeuner à Cachi, autre mignon village dont on apprécie la place centrale ombragée et l’église au toit en bois de cactus.
Un peu partout, des morons (poivrons doux) sèchent dans les cours des maisons et rajoutent une belle touche rouge au blanc des façade et au bleu du ciel. Et comme s’il n’y avait pas suffisamment de couleurs, les nuages nous font la surprise de leur iridescence, spectacle qu’aucun d’entre nous n’avait encore jamais vu.



Passé Cachi, l’emblématique RN40 se transforme en piste qui serpente entre les collines couvertes de cactus et ponctuées d’autels rouges rendant hommage au Gauchito Gil, un gaucho argentin légendaire devenu mythe religieux populaire.

A 15h, on gare la voiture sur le parking de la Bodega Colomé, perchée à 2300 mètres dans un superbe domaine viticole à une vingtaine de kilomètres du village de Molinos, où nous passerons la nuit. On est ici dans un vignoble mais avant la visite des caves et la dégustation, la Bodega nous réserve une surprise. Le richissime propriétaire, Donal Hess, a regroupé ici, au milieu de nulle part, sa collection personnelle des œuvres de son artiste favori : James Turrell. Et quel artiste ! Ses créations confondent la perception des volumes et le sens de la vue, comme ce tunnel rouge, vert, violet, bleu qui aboli les angles ou cet espace bleu dans lequel on entre mais dont on ne perçoit pas les frontières. Des impressions d’infini, la sensation d’être face à un mur alors qu’une salle immense se cache dans la lumière, des œuvres interactives dans lesquelles on entre et se déplace. Bluffant ! Interdit de prendre des photos en revanche, alors à défaut de passer à Colomé, vous pouvez toujours aller au Tate Modern de Londres vous faire une idée.

Après cette visite hors du commun, le tour des caves de la Bodega nous en apprend plus sur les vins d’altitude produits ici. La majorité est assemblée à partir de cépages de malbec (pour le rouge) et de torrontes (pour le blanc) dont les vignes se sont adaptées à un développement au-dessus de 1000 mètres, et jusqu’à 3000 mètres, sur un terroir calcaire et granitique, dans un air appauvri en oxygène et sous un soleil aux UV intensément brûlants. La dégustation des différentes bouteilles du domaine agrémentée de l’éclairage bienvenu du sommelier conclut en beauté cet après-midi. On fait durer le moment ainsi que nos verres sur la terrasse de la Bodega en papotant tranquillement avec Nolwenn et Julien.


Après une nuit au paisible village de Molinos dans une agréable auberge conseillée par Agathe et Franck (dont on a retrouvé les noms sur le livre d’enregistrement des hôtes), le roadtrip reprend par la RN40, vers l’est et les villes d’Angastaco et Cafayate. La piste se déroule entre le flanc d’une colline désertique et le fond d’une vallée dont la rivière irrigue d’éparses parcelles.

Le paysage se transforme au fil des kilomètres. Toujours plus désertique, il nous rappelle avec plaisir la Namibie et le début du voyage.

Les maisons en adobe couleur terre cuite se fondent parfaitement dans l’horizon et on retrouve l’isolement des villages ruraux de Zambie. L’air est tellement sec que nos nez et nos bouches s’assèchent en quelques secondes.

C’est alors que la piste perce au travers de la Quebrada de Las Flechas.

Un incroyable ensemble de concrétions de sable érodées s’élèvent soudainement vers le ciel telles des flèches acérées et on s’arrête pour immortaliser l’incroyable paysage du monumento natural Angastaco.


Sorte de canyons, les quebradas se succèdent toutes aussi magnifiques et époustouflantes les unes que les autres. On ne cesse d’être étonnés par les formations qui remplissent les galeries de ce musée géologique à ciel ouvert quand subitement les montagnes ocre-gris jaune laissent place aux montagnes rouge-terre de Sienne. Nous arrivons à Cafayate.
Une arrivée précoce et nos corps desséchés sont autant d’excuses pour aller visiter fiça la Bodega Nanni dont nous avons déjà pu goûter le très bon Malbec à Salta. L’excellente guide nous explique la spécificité de leur vinification, à savoir des vins bio plutôt jeunes, sans vieillissement en barrique et de conservation courte. Ils ont aussi quelques vins de garde qui patientent en fût de chêne français ou américain, mais ceux-ci ne représentent qu’1% de la production.
Après la théorie, place à la pratique et à une petite dégustation comprenant les incontournables torrontes et malbecs argentins, le familier tannat uruguayen et la découverte du bonarda.

Mis en appétit par ces verres, on dine sur la grand-place de Cafayate à la terrasse d’Ampi, un petit magasin de produits régionaux. Une planche de charcuterie, une autre de fromage, du bon pain et une bonne bouteille de vin partagés à quatre et servis par un serveur adorable… que demande le peuple ?! Au milieu du repas, un couple de Hollandais attablé non loin nous fait des coucous. On répond poliment mais ils doivent lire l’incompréhension sur nos visages et nous annoncent nous avoir déjà rencontrés… il y a sept mois, à la frontière lao-cambodgienne ! La chevelure de Damien marque apparemment les esprits et le monde est assurément petit. Le temps que nos neurones mémoriels se reconnectent et la joyeuse discussion reprend à six. On se quitte avec l’agréable sentiment de faire partie d’un grand village mondial.
Le lendemain, on découvre la cité sacrée de Quilmes dans la province de Tucuman, à 50km au Sud de Cafayate. Le site est adossé à la montagne d’où il domine la vallée. On évolue au milieu d’impressionnants vestiges d’habitation, d’enclos, de cimetières et de greniers à grain, le tout flanqué de deux forteresses construites en hauteur sur des escarpements rocheux.

A l’entrée du site, un musée très bien conçu et géré par les descendants locaux du peuple Quilmes nous présente leur histoire. Les Quilmes réalisèrent l’exploit au XIe siècle, de traverser la cordillère des Andes à pied depuis leur Chili originel afin d’échapper à l’expansionniste empire inca. Ils vinrent fonder ici leur nouvelle capitale qui compta jusqu’à cinq milles âmes. 600 ans plus tard, et après 130 ans de féroce résistance rendue possible grâce au positionnement stratégique de leur cité, ils finirent par tomber sous le joug du non moins expansionniste empire espagnol.

Le musée imprègne l’agréable balade dans les ruines du lourd sens du passé. Du haut des forteresses, on imagine les vigies désemparées face à l’éclat sous le soleil des armures des conquistadors avançant pour les massacrer. Aujourd’hui, le nom de Quilmes est connu de tous en Argentine, mais malheureusement moins en souvenir du peuple indigène que de la marque de bière la plus consommée du pays.

Plus raisin que houblon, on rentre sur Cafayate dans l’après-midi faire le tour d’un autre musée, celui de la vigne et du vin, avant de rentrer dans le vif du sujet avec une nouvelle dégustation à la bodega Domingo Hermanos cette fois. Cinq verres de vin pour 1€, avec un sommelier en prime, c’est cadeau !
La nuit venue, c’est cuisine de groupe à l’auberge pour notre dernière soirée avec Nolwenn et Julien avant de rentrer sur Salta. Il y a toujours de la bonne nourriture, du bon vin et de grands débats d’idées, les deux derniers ayant peut-être un lien.
Levés aux aurores, nous bouclons la boucle Sud par la Quebrada de las Conchas. Le Rio de las Conchas se déroule comme une langue verte au milieu de montagnes de sable rouge façonnées par le vent.

Des formations rocheuses remarquables s’enchainent sur plusieurs kilomètres. Le château, les fenêtres, l’obélisque, crapaud, l’amphithéâtre et la gorge du diable … autant de noms évocateurs, fruits de l’imagination des hommes face aux curiosités de la nature.



Entre toutes ces attractions, la pause-café s’impose. Une petite boutique de souvenirs au bord de la route nous sert un café instantané que l’on récupère dans la maison.

C’est l’occasion de voir comment vivent les gens dans ce coin isolé. Une maison en pisé, un sol de terre battue, une pièce principale où un feu de bois se consume en continu et les toilettes-salle de bain à l’extérieur … moins confort que chez vous ? Certes, mais avez-vous trois beaux lamas dans le jardin ?
